Communautarismes à la Martinique

INTRODUCTION

A la veille des élections communales, je vous adresse la parole avec la réflexion sur le « communautarisme dans l’outre-mer ». Si le concept « communautarisme » appelle tout de suite en Belgique les rivalités linguistiques et les agendas politiques (nationalistes, fédéralistes, …), force est de préciser qu’aux Antilles, ces « vieilles colonies françaises », ces Filles de France, le communautarisme couvre les « lignes » ou barrières entre des groupes ethniques (voire ethno-religieux comme on verra) différents: en effet, depuis 1635, début de l’implantation française, la Martinique et la Guadeloupe ont connu des « immigrations » massives, notamment africaines (le phénomène de l’esclavage),à plus petite échelle, indienne (le phénomène des « indentured laborers » après l’abolition de l’esclavage de 1848), syro-libanaise et chinoise (pour le petit export-import), voire même juive (davantage au Surinam et dans les Iles ABC). En « métropole », le terme de « communautarisme » recouvre un ensemble de phénomènes réels ou supposés dont certains liés à des revendications fondées sur des différences culturelles ou religieuses, dans l’espace public.

Dans ma communication, je montrerai que depuis la première génération d’une littérature postcoloniale (la négritude), des poètes-politiciens ont appelé à abolir ces frontières communautaires, mais qu’avec l’antillanité de la deuxième, voire la créolité de la troisième génération postcoloniale, il n’y a pas véritablement eu de progrès à dé-ghettoïser et à décloisonner les communautés qui peuplent l’archipel caribéen. En dépit des manifestes utopistes, force est de constater un enlisement (ce que Tazieff a également diagnostiqué dans son essai La République enlisée (2005)).

 

 

  1. La négritude: « Les Noirs portent leur étoile sur leur front »

Avant la Seconde Guerre mondiale, le Martiniquais Césaire et le Guyanais Damas se sont liés pour souder leurs « armes miraculeuses »: leur poésie révolutionnaire parce qu’ouvertement revendicative de la fin des barrières entre Blancs et Noirs (voire, dans le cas de damas, entre hommes et femmes):tous deux des poètes-politiciens ayant siégé à l’Assemblée Nationale pour représenter l’outre-mer, ils ont accusé ce que les historiens ont appelé la « fracture coloniale » (BECEL et al. 2005, BANCEL Nicolas, BLANCHARD Pascal & LEMAIRE Sandrine 2009), à savoir que les minorités issues de la colonisation (Algériens, Antillais) font chacune leur devoir de mémoire mais ne s’entendent pas, ne luttent pas ensemble contre la citoyenneté de second rang. Quand au pluralisme et au multiculturalisme, la République peine à prendre en compte toutes ses composantes. Pourtant l’appel à une solidarité au-delà des marges ethniques, raciales, voire religieuses se fait entendre dans le Cahier d’un retour au pays natal (CESAIRE 1939):

Je serai un homme juif

Un homme cafre

Un homme couli

Un homme de Harlem qui ne vote pas[i]

 

 

Dans ces vers, le moderniste noir et cofondateur de la négritude exhorte à s’identifier non pas seulement avec l’ancêtre africain, mais avec les autres minorités opprimées dans le système colonial et la société raciste. Avec son élève Frantz Fanon, le maire communiste de Fort-de-France signe dans son manifeste identitaire la revendication à défaire les « frontières » entre les différents groupes ethniques qui ont peuplé les petites et grandes Antilles, de force. Il y fait également entrer le facteur « religion », posant qu’il sera la « bouche de ceux qui n’ont pas de bouche », entre autres les Israélites de France. Les migrations forcées ont en effet obligé les Noirs, coulis (Indiens), Chinois, Amérindiens et juifs à vivre ensemble dans des îles souvent réduites et surpeuplées. Léon-Gontran Damas, le troisième homme de la négritude[ii], et qui avait des attaches avec la Belgique[iii], va encore plus loin dans sa recommandation à égaliser les opprimés, quels qu’ils soient. A l’instar de Marx appelant à ce que tous les opprimés se regroupent derrière le drapeau du marxisme, le Guyanais appelle à ce que Noirs de l’Afrique ou du Nouveau Monde, juifs de France ou de la diaspora s’unissent dans la lutte contre l’inégalité citoyenne. De surcroît, il veut qu’ils coopèrent pour le devoir de mémoire et cela à un moment où les « lois mémorielles » (Christiane TAUBIRA) et la reconnaissance de la traite négrière comme crime contre l’humanité n’étaient pas encore en vue, loin de là. Dans un poème percutant, qui vient enfin[iv] de sortir dans Dernière escale, 2012), l’Afro-Amérindien qui se clame « fils de trois fleuves » intitule un long poème « A la rubrique des chiens crevés ». Dans ce réquisitoire contre l’inégale commémoration des victimes noires et juives suite à la Seconde Guerre Mondiale, le poète fustige contre le fait que les Africains et les Antillais, bien qu’ils aient aussi défendu les valeurs de la République sur les fronts de la Somme et ailleurs, n’aient pas été honorés d’une « étoile ». En d’autres termes, l’ex-député qui pose des gerbes au Monument pour le soldat inconnu, riposte dans « Sur une carte postale » (dans Névralgies, DAMAS 1966), qu’il manque des « lieux de mémoire » (NORA): non seulement, il n’y a pas de Monuments aux Morts dans les colonies à la « gloire » des tirailleurs sénégalais, mais encore en France, l’on reconnaît chichement la contribution afro-antillaise à la défense du territoire. De concert avec Fanon, Damas s’engage pour une sortie des communautarismes lorsqu’il clame:

Chaque fois que la dignité et la liberté de l’homme sont en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes, et chaque fois qu’elles seront menacées en quelque lieu que ce soit, je m’engagerai sans retour[v].

Converti à l’islam, Ibrahim Fanon luttait aux côtés des Algériens contre les Français, Damas n’a de cesse de montrer que la communauté noire a droit à ce que la civilisation française et la société républicaine fassent « repentance ». Qu’elles rendent visibles les individus de couleur noire, minorité restée paradoxalement invisible. De concert avec James Baldwin[vi], Damas devance plus d’un contemporain par le compagnonnage de victimes de l’antisémitisme dans son écriture muséale. Lors d’un dîner à Howard University, le professeur d’études diasporiques Damas aurait dit: « les Noirs portent leur étoile sur le front », et c’est cette idée obsessive qui court à travers ce long poème dénonciateur de l’inégale culture mémorielle. En fait, chacun des recueils de Damas traite des héritages coloniaux et des séquelles multiples, visibles et invisibles, de la colonisation française dans l’outre-mer et en métropole. Black-Label (1956) annonce déjà l’« Adieu à la négritude » (DEPESTRE 198X) dans la mesure où la fusion interraciale n’était déjà plus « réaliste », à ses yeux. Que la société réellement multiraciale était une utopie pour demain, tant pesait lourd le tabou du rapport égalitaire entre Noirs et Blancs, entre Noirs et Blanches. Ne pas pouvoir dire à haute voix ces conflits-là, ces drames de trahison qui résonnent, les racismes qui éclaboussent les minorités, le chagrine :

Malgré le pourrissoir

Malgré le défi

Malgré l’interdit qui suspend sa plume

Malgré tant et tant de malgré (BL 29)

 

Cette double focalisation (sur l’Amérindien et l’intime) l’éloigne sans doute des revalorisations des valeurs africaines, tout en restant solidaire et exprimant sa fraternité avec Senghor et Césaire. C’est que Damas est tiraillé entre le mimétisme comme mal nécessaire (et qu’il réfute de tout son être) et le désir d’éventer son message d’insubordination et d’insoumission. Avec Fanon, Damas fulmina contre l’engagement resté trop « mou », contre l’embourgeoisement des Antillo-Guyanais qui, malgré leurs dires lui fassent l’impression d' »intellectuels aliénés ». Serait-ce par « complexe de l’assisté » (malgré lui) que le communautarisme continue à faire débat, à faire rage ? A vrai dire, c’est à ses confrères qu’il s’en prend lorsqu’il les condamne de mépriser leurs origines:

Ceux

Ceux parlons-en

Qui vagissent de rage et de honte

De naître aux Antilles

De naître en Guyane (…)

De naître partout ailleurs qu’en bordure

De la Seine ou du Rhône

Ou de la Tamise

Du Danube ou du Rhin

Ou de la Volga (BL 15)

 

D’un côté il y a les enfants nés dans les Empires européens (sur les berges de la Seine, du Rhone, de la Tamise et du Rhin), de l’autre, les enfants nés dans les territoires conquis, appelés aux armes pour la défense de ces mêmes Empires: or, tous se livrent une guerre intestine pour la reconnaissance et le respect, mais le communautarisme fait que les Antillais et les Guyanais se sentent « en bordure ». L’année de publication, 1956, indique déjà le tournant dans les lettres poético-politiques des Antillais. La génération de la Négritude passe le flambeau à celle de l’antillanité, avec le début Les Indes (1956) du Martiniquais Edouard Glissant. Sociologue et poète, il est davantage romancier et auteur de manifestes. Mais après les années des indépendances (50-70), la littérature postcoloniale acquiert ses lettres de noblesse et la littérature sert de « pierre angulaire » dans un communautarisme de fait.

 

 

  1. Nouvelle génération, après ’80: l’antillanité de Glissant

Glissant dans la tentative de se démarquer de Césaire et de la négritude, lance dans les années 70, l’idéal de l’antillanité, faisant prévaloir le facteur de l’identité raciale (d’une part) et de la colonisation (facteur historique) comme fondement d’une « communautarisme » au-delà des frontières insulaires et des pratiques et politiques divergentes dans le bassin caribéen. Préconisant que la Jamaïque, Cuba et la Martinique (pour ne nommer que ces trois îles) ont en commun les héritages coloniaux et que les habitants partagent le même imaginaire, Glissant devient le héraut d’une fédération (pan)caribéenne qui malheureusement restera lettre morte. Devant l’impossibilité de réaliser ce projet politique, il se tourne de plus en plus vers une écriture essayiste et romanesque.

Discorde autour de l’appartenance « ethnique », religieuse

Dans ses essais, tel que la Poétique de la Relation (1990), Glissant oppose des cultures colonisatrices et des cultures colonisées. Dans plusieurs passages, il donne à croire que la culture juive est à classer parmi les premières, lorsqu’il écrit:

Je définirais [la mer caribéenne], par comparaison avec la Méditerranée, qui est une mer intérieure, entourée de terres une mer qui concentre (qui, dans l’Antiquité grecque, hébraïque ou latine, et plus tard dans l’émergence islamique, a imposé la pensée de l’Un), comme au contraire une mer qui éclate les terres. Une mer qui diffracte. (GLISSANT 1990 : 46, italique ajouté)

Il est clair que pareille assertion jure avec l’Histoire.

Il y a un autre phénomène qui se manifeste: le dessous de la médaille me semble être une peoplisation des auteurs postcoloniaux qui se ruent sur les médias pour faire entendre leurs cris et revendications. Les auteurs deviennent des stars médiatiques (pensons à Salman Rushdie, ou encore à Patrick Chamoiseau sur l’antenne de TV 5 Monde, 2012) et s’investissent dans la « promotion » et la publicité de leurs oeuvres. Comparée à la discrétion de leurs confrères, Edouard Glissant préside avec Françoise Vergès (tonnant contre « la vieille France arrogante ») le Comité pour la Mémoire de l’Esclavage. Il était régulièrement au micro des journalistes, sur des plateaux de télévision, et à l’ouverture d’Etonnants Voyageurs[vii]. Comme son fils spirituel, Patrick Chamoiseau, il a inauguré et lutté pour l’effort muséal auquel appelait déjà de son vivant Damas. En 2012 (seulement), Patrick Chamoiseau a inauguré le Monument pour la traite négrière à Nantes, en compagnie de François Hollande (qu’il n’a pourtant pas soutenu lors de sa campagne électorale, estimant que Mélenchon était bien plus prometteur pour une République « une et indivisible »).

Les aléas journalistiques.

Régulièrement dans Le Monde (édition du vendredi) du moins aussi longtemps que Edwy Plenel est directeur en chef de la rubrique Le Monde des Livres. Depuis qu’un nouveau directeur est désigné au Monde, il frappe que l’actualité littéraire antillaise figure rarement à la une de ce quotidien prestigieux.

Extraits des manifestes signés par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau et qui réagissent contre le ministre de l’Intérieur, François Sarkozy qui veut établir un Ministère de l’Immigration. Protestation vient des Départements d’Outre mer, soit des Filles de France, les Antilles étant rattachées depuis 1635 à la métropole. Or cela est une réalité historique communément « sue » dans les îles mais dans la mentalité collective le plus souvent « oubliée »: en France dans la vie quotidienne, lorsqu’un Français croise un Guadeloupéen ou un Martiniquais, il voit toujours (malheureusement) un Noir (cf. peau noire, masques blancs).

Pour une littérature-monde réunit des auteurs qui s’expriment en français mais se considèrent lésés par la politique culturelle en France : la nation française ne saurait pas assez les reconnaître, les juger à leur valeur (complainte aussi entendue par d’autres Antillais, notamment Maryse Condé pour la Guadeloupe). Avec Camille de Toledo,[viii] je reprocherais au Collectif de prôner que la littérature du Centre serait fade, moribonde, comparée à celle des auteurs francophones (la plupart étant « issus de l’immigration » ou ayant des origines coloniales): la Quatrième de couverture: “la littérature française ne se réduisait pas à la contemplation narcissique et desséchante de son propre rétrécissement”. En effet, la nouveauté et la fraîcheur arrivent souvent des ex-colonies (comme l’avait signalé Rushdie et les auteurs de The Empire Writes Back[ix]). Il semblerait qu’il s’agit d’une lutte d’arrière-garde des auteurs francophones qui veuillent faire croire à une espèce de communautarisme autour de la langue véhiculaire, le français. Sous prétexte d’une littérature française à deux voies, d’une société française à deux vitesses, les Martiniquais protestent dans des « tracts ». Signant coup sur coup des manifestes avec le Martiniquais Patrick Chamoiseau, Glissant sort avec les Ed. Galaade:

 

Premier manifeste: 2004: Manifeste pour refonder les D.O.M.

Deuxième manifeste: 2005: Lettre au ministre de l’intérieur (N Sarkozy)

Troisième manifeste :2006: Quand les murs tombent ? L’identité nationale hors-la-loi

Quatrième manifeste : 2007: Contre la vie chère et Pour une littérature-monde

 

En l’espace d’un demi-siècle (négritude: 45, soit à la sortie de la Guerre, 1995, antillanité, puis créolité). De plus, si des philosophes comme Sartre ont donné un fabuleux coup de pouce aux auteurs de la Négritude, en les préfaçant, c’est au tour des politiciens d’exprimer leur estime pour Glissant (Dominique de Villepin). Tout cela prouve le changement profond dans les « habitudes et moeurs » littéraires: l’auteur est devenu une personnalité publique qui défend aussi les intérêts d’autres minorités.

 

A la question raciale est venu se coller la question religieuse (même sous son versant « passif »): dans les cercles intellectuels de gauche, dans les milieux journalistiques et académiques, il est devenu de bon ton de morigéner contre l’élévation de nouveaux murs, notamment en Israël. Or, ambigus et opaques, Glissant et Chamoiseau n’explicitent pas dans Quand les murs tombent qu’ils prennent ouvertement parti pour les Palestiniens et qu’ils pourfendent donc l’immixtion des Israéliens dans les territoires occupés. Prenant parti pour M Darwich, le poète icône et mort en 2008, les Antillais ont ainsi galvanisé ce qui est leur bon droit: notamment le soutien des Palestiniens qu’ils considèrent comme leurs frères, c’est à dire, qu’ils reconnaissent en eux la dimension diasporique d’une part et la discrimination dont ils sont victimes de l’autre. Dans les milieux martiniquais, la cause palestinienne a automatiquement entraîné un raidissement identitaire et une position antisémite: cela est regrettable lorsque les forgerons de ces idéaux « créolité » eux-mêmes se montrent coupables de dérapages.

Pour Glissant, le conflit au Moyen Orient entraîne une solidarité avec Mahmoud Darwich aux dépens d’auteurs antillais d’adoption. Bien qu’il n’ait jamais ouvertement déclaré cette position, plus d’un passage est hautement ambivalent. Ainsi, dans Mémoires de l’esclavage, Glissant compare les deux « crimes contre l’humanité » : le génocide des juifs sous Hitler et le génocide des Noirs (soit la déportation et les conditions atroces dans l’Univers de Plantation, qui sur plus d’un point ressemble à l’Univers de concentration) imposé à des millions d’Africains transportés au Nouveau Monde. Or dans le passage suivant, Glissant prête le flanc à une banalisation de la Shoah, me semble-t-il:

Il a été objecté que toute l’entreprise de l’esclavage transatlantique ne pouvait être considérée comme un crime contre l’humanité, après tout elle n’avait pas pour but final d’exterminer les Africains ainsi déportés mais de les faire travailler au plus vite et au maximum possible. Et, si l’on y pense, les guerres n’ont généralement pas été considérées comme des crimes contre l’humanité, mais certaines de leurs circonstances assurément. Des généraux allemands ont été acquittés de ce fait après la dernière guerre mondiale, la plupart déclarés coupables, et pas seulement à cause du génocide juif. (GLISSANT 2007 : 172) (C’est moi qui souligne)

Venant d’un aussi grand penseur, ces formules maladroites (pourquoi ne pas éclaircir « certaines de leurs circonstances »? pourquoi m’incommodent. De fait, c’est la compétition mémorielle entre Noirs et juifs qui est sous-jacente dans cette argumentation. Après l’Affaire des innommables[x], où Confiant a croisé le fer avec Alain Finkelkraut dans le scandale de Dieudonné, Glissant opte délibérément pour une éloquence « voilée », pour une expression même, il semble revendiquer l’initiative des Lois mémorielles, alors qu’elles sont l’oeuvre de Taubira, l’héritière de Damas[xi]. S’il condamne maintes fois les attentats terroristes, tantôt Tsahal tuant des Palestiniens (GLISSANT 2005 : 26; 164), tantôt Hamas tuant des Israéliens (GLISSANT 2005 : 26; 164), ses assertions ambiguës se pardonnent difficilement, dans la mesure où elles opèrent un dangereux « glissement » (c’est le cas de le dire). Forgerons de « Tout-monde[xii] », de l’identité rhizomatique, Glissant a alimenté parmi la troisième génération des défenseurs de la cause palestinienne (ce qui peut tout à fait se comprendre) tout en amalgamant tout intellectuel d’origine juive comme automatiquement sioniste et complice des territoires occupés et de la politique en effet fort blâmable d’Israël vis-à-vis des Palestiniens. Le communautarisme aux Antilles a fait monté d’un cran le discours antisémite dans les rangs des créolistes. Le co-pilotage de Chamoiseau et de Glissant a soulevé une fois de plus les f[r]ictions identitaires et les différends entre « Ham » et « Sem », soit les juifs et les Noirs: alors que le judaïsme a inspiré les idéologies libératrices pour les Noirs (pensons à W E B DuBois qui conçoit la « double conscience » de l’Africain Américain après une visite au ghetto de Varsovie détruit, à l’Abraham Heschel luttant aux côtés de Dr. Martin Luther King pour le Civil Rights Movement).

 

3 La créolité et le Tout-monde: Chamoiseau et Confiant

Le facteur ethnique, religieux, linguistique forment un nœud indémêlable (schéma) : le sentiment communautaire ne repose pas seulement sur le partage de la langue française, mais sur la réalité historique de la colonisation française. A cela s’ajoute encore, dans leur manifeste Eloge de la créolité, une solidarité avec d’autres populations insulaires.

 

Dans le Nouveau Monde, tout immigrant est contraint et forcé de s’affranchir de ses pesanteurs communautaires s’il veut survivre. Il est obligé, sans pour autant se renier, d’intégrer à son mode de vie des éléments culturels issus des autres communautés qu’il côtoie journellement. Ce faisant, il devient (…) Antillais, Caribéen, Américain, en un mot Créole, c’est-à-dire membre d’un pays où l’identité multiple a damé le pion de l’identité unique de l’Ancien Monde (Europe, Afrique, Moyen-Orient, Asie). Un exemple, en Martinique, on peut parfaitement être chrétien, hindouiste et pratiquant du magico-religieux nègre sans choquer personne alors qu’en Europe ou au Moyen-Orient, il serait impossible d’être à la fois musulman et chrétien. Ou bien en Inde, hindouiste et bouddhiste. (R. Confiant )

 

Cette déclaration du romancier martiniquais intrigue à plus d’un titre. Non seulement Confiant s’est converti à l’islam, mais il mène régulièrement une véritable « jihad » contre tout ce qui ressemble de loin à une défense de la cause israélienne, comme j’ai pu le constater à mes frais lorsque je publiai dans France-Antilles[xiii] 8 petites pages d’hommage à l’honneur d’André Schwarz-Bart, avec des témoignages de Elie Wiesel, e.a.. Et s’il n’y a aucun mal à avoir une opinion ferme, résolue, toute autre chose est de l’afficher publiquement sur le site du « Kapès créole », soit de l’Université des Antilles et de la Guyane française. Prétendument ouvert à plusieurs confessions, le théoricien de la créolité s’est montré intarissable sur les pratiques colonialistes des Israéliens. Il s’est de surcroît montré intransigeant sur tout auteur antillais d’adoption d’origine juive: Confiant et Chamoiseau n’ont pas retenu André Schwarz-Bar dans leur vaste anthologie commentée, Lettres créoles (CONFIANT ET CHAMOISEAU 1991), ni beaucoup d’estime, à en croire les rares lignes lui consacrées, à des poètes qui ont oeuvré pour une sortie du communautarisme étroit, comme Damas. Bien qu’André Schwarz-Bart ait signé avec Le Dernier des Justes le roman le plus accompli sur la Shoah[xiv], il a été systématiquement exilé des critiques martiniquais. Dans son roman posthume, L’Etoile du matin (2009), l’auteur exprime à travers son double fictif, Haïm Schuster, le regret de cette mise au ban.

Conclusion

Communautarisme et racisme. Deux thèmes extrêmement sensibles en France, le plus souvent objets de passions, de scandales, de polémiques[xv]. Dans l’Outre-Mer, territoires à cheval entre indépendance et assistanat, entre néo-colonialisme et fédéralisme sous le label de la « créolité », le co-voisinage et multi-culturalisme sont prônés comme inhérents à des sociétés mixtes où l’Histoire a accouché de sept races, religions, langues et culture. Or dans le quotidien, le racisme vient régulièrement structurer le débat public depuis l’après-guerre. Le schéma de la conversion religieuse pour quelques-uns des plus tonitruants intellectuels martiniquais (Fanon, Martiniquais mort en Algérie, icône de la guerre de l’Indépendance, Confiant, le converti à l’islam, le rebelle et le « marron » Glissant (doublé de Chamoiseau) semble une attitude pour sympathiser avec les nouveaux colonisés dans ce XXième siècle, les Palestiniens. Il est dommage que cette empathie pour Mahmoud Darwich aille au détriment d’un accord juif-noir dans la résolution du conflit de mémoires. Là où Baldwin et Damas cherchaient à dénouer race et religion, à faire en sorte que juifs et Noirs soient réconciliés dans la lutte pour une citoyenneté égale, les Antilles risquent de s’enliser en communautés adversaires, calquées sur ce qui se passe en « métropole », à en croire Tazieff dans La République enlisée (TAZIEFF 2005). Outre-Manche, pourtant, les travaux du sociologue et critique littéraire Paul Gilroy, fils d’un couple britannique-caribéen, réussit à démêler les susceptibilités dans plusieurs de ses publications portant des titres emblématiques: Between Camps, Race, Identity and Nationalism at the End of the Colour Line, ou « ’Not a Story to Pass On’ : Living Memory and the Slave Sublime », article final dans The Black Atlantic, repris dans The Holocaust, Theoretical Readings, (LEVI & ROTHBERG, éds, 455-46).

Pour conclure, l’on pourrait dire que Damas et Césaire étaient des hommes d’actions avant d’être des poètes, alors que le contraire est vrai pour la génération suivante (Glissant, Chamoiseau) qui toutefois surfent davantage sur les ondes médiatiques pour faire entendre leurs idées sur le communautaire.

 

 

REFERENCES

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[i] Césaire, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1983, p. xx.

[ii] Que l’oeuvre de Damas, originaire de la Guyane, parent pauvre dans l’Outre-Mer (bien qu’elle regorge de richesses matérielles, mais que son image reste ternie par le bagne et les léproseries), s’explique par le fait que dans son temps, la littérature des ex-colonies antillaises et africaines est « émergente », dans les marges, périphérique.

[iii] Kathleen Gyssels, « Dernière escale et dernière revendication de L. G. Damas », Magazine de culture de l’Université de Liège, le 21 avril 2013.

[iv] J’accuse la mainmise des (prétendus) « légataire universel » de Damas, Marcel Bibas et Sandrine Poujols, de s’arroger les droits de retarder (par intérêt) des inédits de l’ethnographe-essayiste et poète mort à Washington en 1978. Pionnier avec Senghor et Césaire, Damas était le plus radical et surtout le plus avide de faire connaître sa poésie à petits prix abordables à tous, au lieu d’une édition de luxe à 350 Euros comme c’est le cas pour le tirage à 100 exemplaires dans un coffret de luxe de Dernière escale. Haute ironie de l’histoire éditoriale que cette édition-là.

[v] Fanon, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.

[vi] Baldwin, James, « Negroes are anti-Semitic because they are Anti-White », art.cité. Baldwin donne l’exemple de notre Congo belge : « For many generations the natives of the Belgian Congo, for example, endured the most unspeakable atrocities at the hands of the Belgians, at the hands of Europe. Their suffering occurred in silence. This suffering was not indignantly reported in the Western press, as the suffering of white men would have been. The suffering of this native was considered necessary, alas, for European, Christian dominance. And, since the world at large knew virtually nothing concerning the suffering of this native, when he rose he was not hailed as a hero fighting for his land, but condemned as a savage, hungry for white flesh. The Christian world considered Belgium to be a civilized country; but there was not only no reason for the Congolese to feel that way about Belgium; there was no possibility that they could.”

[vii] http://vimeo.com/43812554

[viii] Camille de Toledo s’indigne dans Visiter le Flurkistan, ou les illusions de la littérature-monde, Presses Universitaires de France en 2008! Une émission est en ligne sur: <http://www.lemonde.fr/livres/visuel/2008/11/12/comment-la-litterature-post-coloniale-a-triomphe_1117547_3260.html>; voir les “Bonnes feuilles du livre de Camille de Toledo, <http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1058568&clef=ARC-TRK-NC_01>.

[ix] Bill Ashcroft, Gareth Griffiths, Helen Tiffin, The Empire Writes Back : Theory and Practice in Post-Colonial Literatures, Londres & New York, Routledge, 1989. Enfin traduit en français, (Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux III).

[x] Après quoi le Martiniquais s’est vu interdite l’entrée en France.

[xi] La reconnaissance du trafic humain dans la traite négrière (par ailleurs un commerce auquel juifs et Arabes ont participé, comme le montre le travail de Pétré-Grenouilleau) est le travail de la députée de l’outre-mer, Christiane Taubira (avec ses « Lois mémorielles » de 2005), appuyée par les Martiniquais.

[xii] Glissant, Edouard, Traité du Tout-monde, Gallimard, 1997.

[xiii] Gyssels, Kathleen et Diana Ramassamy, éds., 2008. « Hommage à André Schwarz-Bart ». Tribune des Antilles 54 (novembre): 30-39.

[xiv] «Le Dernier des Justes est le roman le plus complexe et même le plus complet parmi ceux que les écrivains juifs ont écrits après la Seconde Guerre mondiale sur la souffrance juive. Complexe, parce qu’il met en scène ou plutôt en jugement toute l’histoire juive en terre chrétienne et pas seulement une tranche de cette histoire.(…) Roman complet, parce qu’il arrive (…) à avoir une vue d’ensemble qui ne s’arrête pas au génocide comme si le peuple juif avait définitivement été enterré là-bas, mais qui dépasse cette période et, à l’aide d’une catharsis à l’échelle nationale, essaie de nous faire tirer des conclusions pour l’avenir. » Bluma Finkelstein, L’écrivain juif et les Evangiles, Paris, Beauchesne Essais, 1991, p.55.

[xv] Selon un rapport de Patrick Lozes, fondateur du CRAN, sur le communautarisme et le racisme en France, avec l’historienne d’origine juive Annette Wievorka.