Retour sur l’anthropologie de Victor Turner / A look back at Victor Turner’s anthropology

The Ritual Process: Structure and Anti-structure, Chicago, Aldine publishing, 1969

« Liminality and Communitas »

Ethnographe de l’Afrique et du religieux (des rites de passage en particulier), Victor Turner (1920-1983) intéresse la réflexion générale sur la Communauté par l’opposition qu’il théorise entre « structure » (qui serait le mode normal d’existence des sociétés, caractérisé par des statuts fixes et clairement différenciés) et « communitas » (un état  exactement opposé, « transitionnel », où les distinctions sociales sont abolies).

It is as though there are here two major « models » for human interrelatedness, juxtaposed and alternating. The first is society as a structured, differentiated, and often hierarchical system of political-legal-economic positions with many types of evaluation, separating men in terms of « more » or « less ». The second, which emerges recognizably in the liminal period [Van Gennep’s middle phase of the 3-steps rites de passage], is a society as an unstructured or rudimentarily structured and relatively undifferentiated comitatus, community, or even communion of equal individuals who submit together to the general authority of the ritual elders.

Cette façon de comprendre le fonctionnement des groupes humains renouvelle la pensée usuelle de la communauté qui repose plutôt sur l’idée que communauté et société seraient des formes exclusives l’une de l’autre (on aurait soit l’une soit l’autre), pour inviter à penser à l’inverse leur coexistence temporelle et même leur complémentarité fonctionnelle.

Cette complémentarité des deux sphères, qui ne sauraient se réduire à l’opposition entre profane et sacré, ou politique et religieux, apparaît en particulier dans ce que les  êtres revenus à la « structure », après leur passage par les rites et la communitas, se doivent d’avoir gardé et rapporté de ce dernier « état »:  une forme d’humanité (d’humilité, de soumission, de disposition à l’égalité et à la camaraderie), dont l’expérience a été faite lors des rites de passage, soit le « sens de (ou disposition à) la communauté ».

Something of the sacredness of that transient humility and modelessness goes over, and tempers the pride of the incumbent of a higher position or office. (…) It is a matter of giving recognition to an essential and generic human bond, without which there could be no society.

Dans les sociétés africaines étudiées par Turner, le passage rituel par la communitas est en effet expérience de l’anomie et de l’anonymité, de l’absence de différenciation (de statut social et notamment de genre), de l’humilité et du silence. Cette soumission ne se fait pas à l’égard d’un supérieur, d’un prêtre, chaman ou sorcier, ou des aînés, déjà initiés, mais en réalité à l’égard de l’ensemble de la communauté qui, symboliquement, impose ces rituels à ses futurs initiés. C’est là en particulier un moyen de préparer les individus à assumer les hautes fonctions de façon responsable et pour le « bien commun », c’est-à-dire sans abuser du pouvoir qui sera le leur une fois réintégrés dans la structure sociale.

Se tournant alors vers les autres sociétés et notamment vers les sociétés occidentales modernes, Turner remarque que les grandes religions du monde ont engendré une sorte de spécialisation de l’état de communitas chez certains hommes pour lesquels cet état transitionnel est devenu permanent (les clergés et notamment les moines), comme si une institutionnalisation de l’état liminaire s’était trouvée réalisée (les bénédictins par exemple vivent selon une règle qui reprend les exigences de la communitas : voeux de silence, de pauvreté, de chasteté, etc.). Fort de ces remarques, Turner pose alors une question essentielle : qu’y a-t-il  de proprement sacré (ou, selon une autre formulation, d’inquiétant et parfois même de « scandaleux ») dans la communitas?  Peut-être rien d’autre, suggère-t-il, que le fait que son maintien est une menace à la structure sociale telle qu’elle est.

From the perspectival viewpoint of those concerned with the maintenance of « structure », all sustained manifestations of communitas must appear as dangerous and anarchical, and have to be hedged around with prescriptions, prohibitions and conditions.

Cela n’est pas sans résonner profondément avec le pouvoir paradoxal que Giorgio Agamben pressent derrière la désappartenance de ce qu’il nomme la singularité quelconque (Voir: La Communauté qui vient —théorie de la singularité quelconque), « pouvoir des faibles », de la faiblesse même, mais capable de faire trembler la structure sociale et son élite toute-puissante (de la place Tienanmen à la place Tahrir).

Turner fait encore une série de remarques essentielles sur le temps des sociétés et en particulier la dimension temporelle de la coexistence, ou dépendance fonctionnelle, entre structure et communitas. Soulignant le caractère de communitas des mouvements millénaristes, Turner remarque premièrement que ceux-ci au moment de leur apparition dépassent les clivages sociaux pour recruter sans distinction a priori dans les divers groupes qui composent la société, faisant correspondre l’impetus de la communitas, ou sa vocation, théorique ou idéale, à l’humanité toute entière. Deuxièmement, il remarque que l’éclosion temporelle de ces mouvements millénaristes s’explique par l’existence de séquences historiques qui présentent des similarités frappantes avec les périodes de liminalité des rites de passage quand des changements culturels importants affectent et transforment des groupes à l’intérieur des sociétés. Les mouvements millénaristes signalent donc la dimension de transition en cours qui affecte ces sociétés.

Enfin, la dimension « existentielle », immédiate (sans médiation), de la communauté par rapport à la structure sociale (instance à l’inverse de médiatisation des places, des rôles et des pouvoirs) se comprend encore une fois par rapport à la dimension temporelle:

Communitas is of the now; structure is rooted in the past and extends into the future through language, law and custom.

Cette compréhension du jeu entre communitas et structure permet de concevoir pourquoi la première produit plus directement l’art et le sacré que des structures politiques et légales: c’est la liminalité de ces êtres (en particulier les artistes) et de leurs pratiques (art, sacré) qui conditionne le fait qu’il s’engagent dans des relations avec les autres hommes avec un potentiel de liberté et une faculté d’invention supérieures :

In their productions we may catch glimpses of what unused evolutionary potential in mankind has not been yet externalized and fixed in structure.

Mais contre une erreur romantique qui envisagerait la communitas comme la survivance d’instincts pré-sociaux et l’expression d’une sagesse « primitive » (si ce n’est irrationnelle), Turner insiste au contraire sur « l’intelligence » et la « pleine conscience » du processus qui régit l’existence des hommes et de leurs pratiques liminaires. La communitas serait ainsi à l’inverse un produit de l’évolution et de la maturation des sociétés ; car elle-même ( la communitas) est avant tout une production culturelle, dont la fonction est d' »actualiser » sans cesse (comme on le dit d’une page web dont on  renouvelle périodiquement le contenu) le « programme » de chaque société (en particulier sa façon de comprendre et gérer nature et culture).

The notion that there is a generic bond between men, and its related sentiment of « humankindness », are not epiphenomena of some kind of herd instinct but are products of « men in their wholeness wholly attending ». Liminality, marginality, and structural inferiority are conditions in which are frequently generated myths, symbols, rituals, philosophical systems, and works of art. These cultural forms provide men with a set of templates or models which are, at one level, periodical reclassifications of reality and man’s relationship to society, nature, and culture. But they are more than classifications, since they incite men to action as well as to thought.

On le voit, le détour par l’anthropologie de Victor Turner se révèle d’une grande utilité pour compléter (et complexifier) nos conceptions de la Communauté et enrichir en particulier la pensée continentale (française et italienne) sur la question. Plus encore, le modèle réellement dynamique d’une société pensée comme complémentarité entre structure et communitas, outre qu’il permet de mieux penser la place des artistes dans la société aujourd’hui (et plus généralement la fonction anthropologique de l’art), est d’une importance déterminante pour faire sens des troubles et questionnements contemporains qui entourent l’évolution récente de nos sociétés (la désagrégation profonde de celles-ci et les aspirations à plus de communitas qui travaillent des franges de plus en plus importantes de leur population).

 

 

Pour citer cet article : Rémi Astruc « Retour sur l’anthropologie de Victor Turner/ A Look back at Victor Turner’s anthropology », CCC, 7 novembre 2016, [en ligne] https://wordpress.com/page/communautedeschercheurssurlacommunaute.wordpress.com/1101

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