Pour une théorie du « Rassemblement »

RAssemblement ButlerFin 2016, Fayard publiait sous ce titre la traduction française des Notes Toward a Performative Theory of Assembly de Judith ButlerCe livre est en fait la compilation en plusieurs chapitres de conférences et d’articles récents de la philosophe américaine, plus connue comme spécialiste des questions de sexe et de genre et théoricienne du queer (Trouble dans le genre 2005, Défaire le genre 2012) mais qui s’est aussi beaucoup attachée plus généralement à déterminer « ce que peuvent les corps ensemble », associant interrogations sur la précarité et la vulnérabilité à une réflexion politique et militante sur l’encapacitation (empowerment) et capacité d’agir (agency) des subalternes.

 A l’origine de ce livre le fait que, comme d’autres observateurs, Judith Butler s’est sentie tenue de penser (et si possible penser ensemble) les grands mouvements de protestation (printemps arabe, mouvement des places, indignados, Occupy…, Black Lives Matter, etc.) qui ont poussé ces dernières années des populations des Etats dans la rue (Tunisie, Turquie, Egypte, Etats-Unis, Espagne, Grèce, Québec et France notamment). Mouvements qui les ont conduit à investir l’espace public, les ont de fait rassemblés, pour des manifestations, des occupations et parfois des révolutions. Et elle le fait d’une manière particulière, avec une attention qui lui est propre, en insistant notamment sur la mise en jeu concrète des corps, leur exposition (à la rue, aux coups, au froid, etc.) et en réfléchissant aux significations de cette exposition/affirmation de leur vulnérabilité.

Que disent tous ces événements, peut-on les penser ensemble et surtout sont-ils, malgré leur diversité (grèves, manifestations, occupations, révolutions…), d’une quelconque manière liés par des éléments communs ? Oui, semble répondre la philosophe. Cette parole des corps, qui parlent et revendiquent par leur seule apparition commune dans l’espace public, se comprend en ce qu’ils « performent » ainsi leur liberté d’apparaître en s’exposant (à la brutalité policière et aux violences naturelles, à l’inter-dépendance nécessaire pour cohabiter un certain temps dehors, etc.), et en exposant en cela leur vulnérabilité.  Pour Butler, cela permet de comprendre pourquoi ces mouvements vont bien au-delà des revendications parfois formulées par les leaders ou pourquoi certains mouvements n’ont pas même de revendication spécifique ou précise à formuler (on pense à Occupy ou plus récemment Nuit-debout), si ce n’est donc un droit à apparaître dans, et occuper, l’espace public. Ces corps « exposent ce fait qu’ils sont des corps en besoin, en solidarité et en résistance ».

La première idée qui s’impose ici, c’est qu’il est important que des corps se rassemblent et que les significations politiques mises en acte par les manifestations ne se limitent pas à celle du discours, que celui-ci soit oral ou écrit.

Loin de tout simplisme ou romantisme, car elle rappelle sans cesse, à côté des espérances légitimes suscitées par ces rassemblements, ce que des mouvements populaires spontanés peuvent avoir d’inquiétant —la foule fasciste—, Butler s’interroge ainsi sur les notions de peuple, de foule et de souveraineté démocratique. Elle reprend et prolonge en particulier dans ce livre, tout en s’y opposant fortement parfois, les réflexions d’Hannah Arendt, Adorno et notamment Giorgio Agamben sur la précarité et la « vie nue ». Comment des vies jetables ou jugées négligeables (disposable), précarisées par le développement capitaliste et la privatisation croissante des systèmes d’assistance, des vies rendues ainsi sans intérêt ou sans valeur, parce qu’elles sont celles de minorités notamment sexuelles et de genre, d’exclus de la croissance, de migrants sans-papiers mis en camp, refoulés ou invisibilisés par les Etats, comment ces vies « impleurables » dit-elle, peuvent-elles récupérer par l’exposition et la dénonciation même de cette condition —soit ce qu’elle appelle une performativité— une existence, une force collective, une capacité d’action politique et même une « vivabilité » (une « alternative éthique et sociale à la responsabilisation » des précaires par le système néo-libéral) ?

Le paradoxe est évident mais ce que nous observons lorsque des personnes précaires se rassemblent, c’est une forme d’action qui revendique des conditions permettant de vivre et d’agir. (p. 25)  

Elle répond ce faisant, à partir donc essentiellement d’Arendt et Lévinas, à une question essentielle qui est celle de la Communauté (comme aspiration générale) par-delà les appartenances communautaires restreintes (juif, noir, musulman, femme, etc.) : l’éthique ne peut être fondée que sur une égalité absolue du droit à la vie (et à la vie bonne). Je ne peux donc vouloir une vie bonne pour moi-même qu’à partir du moment où toute négation de la possibilité de cette vie bonne pour d’autres, aussi éloignés de moi fussent-ils (parce que je ne les connais pas, qu’ils ne me ressemblent pas et qu’à la limite je ne les aime pas), c’est-à-dire toute précarité, m’est odieuse. Ainsi apparaît ce lien troublant entre les hommes, et notamment entre tous ceux qui menacent d’être opprimés (les précarisés). L’éthique est ainsi un partage par tous de la vulnérabilité impliquée par l’existence même de cette vulnérabilité chez certains. Ce n’est pas un choix, ce n’est pas un « contrat social » mais une condition précontractuelle qui est inséparable de la condition même de l’animal humain  :

« Ce n’est pas en vertu d’un amour général pour l’humanité ou d’un pur désir de paix que nous nous efforçons de vivre ensemble. Nous vivons ensemble parce que nous n’avons pas le choix, et s’il nous arrive parfois de pester contre cette condition non choisie, nous restons tenus de nous battre pour affirmer la valeur ultime du monde social non choisi, une affirmation qui n’est pas un choix, une lutte qui se fait sentir et connaître précisément quand nous exerçons la liberté d’une manière qui est nécessairement liée à la valeur égale de toutes les vies. »

Surtout, Butler pose ce faisant dans son livre, et de manière intéressante car renouvelée, les bases de la réflexion sur la question complexe de la convergence des luttes des subalternes (particulièrement au chap. 4 « Vulnérabilité corporelle, politique coalitionnelle »). Notamment la question de ce que nous appèlerions une « communauté postcoloniale », c’est-à-dire d’une solidarité trans-communautaire par-delà les communautés minorisées et précarisés et leurs intérêts ou conditions d’existences particuliers. Sur ce point sa réflexion se révèle très précieuse.

Cependant, il peut sembler que l’attachement à une (courte) vue —ou visée— communautarienne (à l’américaine) des choses conduit Butler à trancher violemment des problématiques plus complexes au nom de la liberté —à protéger et favoriser, voire à sanctifier— « d’apparaître » : par exemple dans le cas des femmes voilées dans l’espace public français. Ce qui fait qu’elle semble passer complètement à côté de l’argument culturellement retenu en France pour s’y opposer alors même que c’est ce même droit d’apparaître qui est en jeu: apparaître voilé, c’est aussi être dans l’impossibilité d’apparaître dans l’espace public, notamment en tant que femme, ce à quoi évidemment Butler est par ailleurs très attachée. À cela, elle reste pourtant aveugle, alors que c’est évidemment un point essentiel du débat sur lequel on aimerait particulièrement l’entendre.

Si la compilation d’articles indépendants explique une certaine répétition des mêmes arguments, celle-ci n’est pas véritablement préjudiciable à la lecture, puisqu’elle permet de mieux se familiariser avec une pensée parfois complexe. Car il est évident que cette tentative de prise en compte de la corporalité dans la réflexion politique, l’exigence aujourd’hui d’examiner ce que serait une « démocratie sensible » est de la plus haute importance, et c’est la leçon sans doute première des rassemblements ici évoqués.

Pour citer cet article : , « R. Astruc, Pour une théorie du « rassemblement » (Judith Butler) », CCC, 17 juillet 2017 [en ligne]. https://wordpress.com/page/communautedeschercheurssurlacommunaute.wordpress.com/2008