COMMUNITAS (préface J.-L. Nancy)

PRÉFACE

Jean-Luc Nancy

Singulière affaire que celle du commun ! Il y a cinquante ans, tandis que le communisme commençait à sombrer du fait de l’absence évi- dente de quoi que ce soit de commun dans ce qui prétendait le réaliser (sinon du commun comme banalisation, nivellement) le mot « com- munauté » essayait avec timidité de prendre en charge ce qui avait rendu le « communisme » si prestigieux à travers le monde. Mais ce mot portait un double stigmate, religieux pour les uns, national-socialiste pour les autres. Il dut reculer. A sa place on s’efforça de parler de l’être-avec, pour traduire le Mitsein de Heidegger. Heidegger lui-même avait en somme engouffré l’être-avec dans la communauté et celle-ci, dès Être et temps, témoignait d’une sensibilité nationaliste, sinon fasciste, et révélait une absence d’analyse en profondeur de cet « avec » dont l’introduction était pourtant une forte innovation philosophique.

La communauté en tant que réunion en intériorité, voire en tant qu’expansion d’une âme unique allait rester longtemps un terme suspect. Dans la fin du XXe et début du XXIe siècle fut réactivé dans le monde anglophone le terme commons doté d’une très respectable histoire sociale et politique et qui semblait destiné à répondre à certaines nécessités écologiques. Mais les « communs » sont des « biens » — des moyens de vivre — et ne font pas encore communauté (même si dans le monde anglophone la community n’avait pas été touchée des mêmes stigmates qu’en Europe). La place restait vacante pour ce qui pourrait ou devrait désigner ce qu’on pourrait nommer un sujet du commun et non seule- ment des objets communs. Non ce qu’on peut gérer en commun mais ce qui peut porter une identité ou une symbolique commune (fût-elle relative et souple).

Les termes qui pouvaient prétendre à ce rôle se trouvaient tous usés, dévalorisés ou problématiques : nation, peuple, patrie, société, pays, puissance, communion, corps, république, etc. En vérité c’est tout ce qui venait des lexiques politique ou religieux qui s’avérait indisponible. La communauté n’avait d’usage que pour une confrérie spirituelle, pour une association de quartier ou bien pour ce qui était une coalition en quête d’unité comme la « communauté européenne ». De même que le communisme, mais d’une autre manière, la communauté ne par- venait pas à suppléer à une carence politique ou religieuse en un temps où ces deux ordres ne pouvaient plus se confondre — au moins partout où on se réclamait de la démocratie.

Qu’est-ce qui fait du commun en dehors de la politique ou de la religion (la première étant devenue une affaire de gestionnaires et la seconde présupposant l’autorité d’une croyance ? Dans les deux cas on pourrait dire que manque une « mise en commun » ou un « être com- mun » sur le mode de ce que politiques et religions avaient toujours impliqué jusque-là).

La communauté — disons civile, ou sociale — n’existe pas. En re- vanche toute cette histoire a montré qu’il y a là d’une part une vacance et d’autre part une question proprement philosophique. Que signifie que notre condition humaine — celle du langage — nous empêche d’exister dans le pur éparpillement individuel et qu’en même temps le rassemblement sous une pure autorité soit de besoin soit de croyance s’avère toujours, à la longue, instable et mal supporté ? De toute évi- dence l’ « être-avec » — qui n’est pas un être de horde ou de meute — appartient à l’existence. Mais dans un monde que toute sa structure techno-économique ordonne selon la dispersion des intérêts et des forces individuelles (à cet égard, les groupes industriels et financiers sont eux-mêmes des individus, tout en étant aussi le siège de tensions entre individus) il semble que l’accès soit barré — ou pire, évanoui — à ce que peut être une question philosophique.

Or ce n’est pas une affaire de spéculation pour quelques agités de l’intellect. Toutes les grandes philosophies ont été des sismographies des expériences, inquiétudes, attentes des sociétés où elles n’ont jamais poussé comme des champignons pour reprendre une formule de Marx). C’est pourquoi il y a aujourd’hui une vraie nécessité de pensée à propos de la communauté. Elle ne fait même que commencer.

Questions et réponses :

RA – « Qu’est-ce qui fait du commun en dehors de la politique ou de la religion ? », écrivez-vous ici, paraissant nier ainsi la possibilité de re- prendre et porter l’interrogation sur la communauté dans d’autres champs. La catastrophe écologique, à plus ou moins court terme, la situation sanitaire, en ce moment même, renforcent-elles selon vous l’exigence de trouver des réponses au sein de ces champs (politique et religion) ou de les abandonner un peu plus ?

JLN – Cette formulation était trop lapidaire. Sans doute la politique est-elle nécessaire au commun mais aujourd’hui elle semble plus s’adres- ser aux individus et/ou aux groupes d’intérêts divers (que ce soit les professions ou les communautés ethno-culturelles) sans fournir de signe de ralliement si je peux dire. Par exemple, le drapeau vaut aujourd’hui plutôt comme un signe vers une histoire, un héritage, que vers une réalité nationale actuelle. Pour que la politique « fasse du commun » il faut qu’elle renvoie elle-même à autre chose qui la dépasse. Quant à la religion, même considérée indépendamment de la politique (qui ici ou là s’en réclame soit par tradition soit pour redorer son propre blason), il n’y en a pas une aujourd’hui — sauf le shintoïsme peut-être mais il est désormais lui aussi sollicité par la politique — qui ne soit traversée de fissures ou de fractures dont l’effet est à la fois de la rendre plus floue et de morceler ses fidèles en plusieurs sous-communautés. C’est flagrant aujourd’hui même pour le catholicisme et ce l’est bien plus pour le ou les protestantisme(s), le ou les bouddhisme(s). Pour l’islam c’est plus complexe car il semble présenter une unité sunnite consistante. Mais d’une part elle s’oppose fortement au chiisme — et de façon politique — d’autre part elle a relégué hors-champ toutes les traditions mystique, soufi et parfois aussi d’anciennes pratiques populaires (ce qui produit une réduction à la seule « charia »). L’existence sociale et culturelle du fait religieux a considérablement changé. Il me semble donc qu’il nous incombe de faire un nouveau « commun » qui ne se réduise pas à notre commune dépendance de la techno-économie…

RA – Y a-t-il ainsi, du côté d’une pensée écologiste (peut-être encore à venir), moyen selon vous de poser philosophiquement et à nouveaux frais la question de la communauté, sans retomber dans les mêmes or- nières ?

JLN – C’est possible, à condition que l’écologie prenne toute la mesure d’une irréversibilité de la technique (car il y en a une et cela ne contredit pas ce que je viens de dire sur notre « dépendance ») et de ce que cela implique : non seulement soigner la terre mais penser ce que nous sommes, terriens d’une terre qui n’est plus le sol mais le sous-sol des conduits et câbles. Donc que faisons-nous là ? des exploits nano- technologiques ou neurochirurgicaux ? fort bien, mais nous mourons toujours de même que nous aimons, haïssons, errons ou chantons. Quel sens ça a ? Pour commencer il faut sans doute revoir d’abord ce que « sens » veut dire…

RA – Le virus « nous communise », écriviez-vous au début de la pandémie. En quoi les réponses politiques majoritaires sous forme d’impératif de distanciation sociale vous semblent-elles traduire, ou au contraire trahir, ce retour inattendu de l’urgence de penser la commu- nauté ? Les mots d’ordre de « distanciation sociale » sont-ils compatibles au fond avec la pensée d’une forme de communauté ?

JLN – « Distanciation sociale » est une mauvaise expression (comme « réseaux sociaux » d’ailleurs). Il s’agit de distanciation physique à but préventif : ça ne fait que plus marquer notre connexion ou communi- cation physique, sensible, sensuelle même. Bien sûr ça a des effets dé- plaisants et bien sûr ça doit être surmonté avec l’épidémie. Ce qui est une autre affaire. Mais ça ne change rien aux questions de fond. Ou bien ça les rend plus vives : par exemple, l’enseignement en souffre. A terme il peut y avoir des conséquences lourdes. On a déjà calculé com- bien risque d’augmenter dans le monde le nombre de mariages forcés dus à l’arrêt de l’école pour beaucoup de filles… Il est sans doute trop tôt pour faire des calculs, dans les sociétés développées, sur la maîtrise future de la langue et des savoirs par les élèves perturbés, mais on peut penser qu’il finira par se produire des effets. Or dans chacun des cas cela met en relief des problèmes déjà posés et auxquels il est souvent mal répondu. Ce qui peut secouer et activer les esprits et les institutions…

RA – Enfin, il semble que si nous manquions toujours à adresser cor- rectement la question de la communauté, celle-ci en revanche ne manque jamais de se rappeler à nous, elle nous convoque par des retours ou des renouvellements imprévus. Saurions-nous en définitive mieux penser la dispersion et est-ce alors la même question posée autrement ?

JLN – C’est certain ! Elle se rappelle toujours à nous — aussi parce qu’elle est toujours là au moins aux échelles limitées des familles, ami- tiés, connaissances, voisinages de quartier ou de région. Sans cesse notre Mitsein est en action si je peux dire. C’est même une dimension essentielle de nos vies, même en tant qu’individus. Les solitaires sont l’excep- tion, que ce soit par choix intellectuel ou au contraire par délaissement affectif et social. Mais nous éprouvons quand même la dispersion qu’en- traîne une civilisation du travail, de la ville, de la fatigue et du souci qui est en manque de « vie » commune…

Le 27 septembre 2020.

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