Demain les liens —la SF et l’horizon esthétique de la communauté

 

par Colin Pahlisch – Université de Lausanne

 

  1. Déjouer la nostalgie

« Nous sommes une communauté de désirs, non d’action », affirme Annie Ernaux au terme d’un petit livre consacré à l’observation des clients d’un hypermarché.[1] Considérée sous son aspect gnomique, la formule mérite d’être prise au sérieux par les penseurs du « commun ». Si la problématique de la communauté intéresse vivement aujourd’hui politologues, sociologues et économistes, il semble que le nombre de chercheurs en littérature à prendre véritablement part au débat se cantonne encore à quelques tentatives isolées. À titre d’exemple, on ne trouve pas mention dans l’important essai de Pierre Dardot et Christian Laval intitulé Commun[2] de l’intérêt que suscite aujourd’hui la question du lien social dans les arts en général, et la littérature en particulier. Là n’est pas la préoccupation fondamentale des deux auteurs, certes, mais une telle enquête fournirait à leurs perspectives des extensions fructueuses.[3]

De nombreux écrivains interrogent aujourd’hui par le biais de la fiction la déliquescence et la constitution alternative de rapports sociaux, de même que le devenir des collectivités à l’ère néo-libérale : parmi d’autres, Marie-Hélène Lafon, François Bon, Pierre Bergougnioux, Jérome Ferrari par exemple.[4] Ces diverses entreprises artistiques prennent toutes leur source dans le caractère « à-créer » de la communauté. Le texte de fiction se fait le reflet, et de même, le foyer de cette mutualité constitutive du commun, ainsi que le nomme Roberto Esposito. Revenant à l’origine latine du terme (« munus »), le philosophe précise en effet que « ce qui prévaut dans le munus, c’est la réciprocité du don, ou « mutualité » (munus – mutuus), qui livre l’un à l’autre par un engagement commun, disons même, un serment commun. »[5] Dans cette optique, c’est à ce que l’on pourrait nommer un exercice de don que nous convie chacun des exemples littéraires mentionnés. Tous attestent la puissance constructrice qui préside au commun. Car « il n’y a pas de monde commun : il faut le composer. »[6] soutenait déjà Bruno Latour. Mais la littérature cependant n’apporte pas seulement des moyens de réfléchir les enjeux de la communauté. En tant qu’œuvre d’art, elle s’adresse aux sens, fait appel au goût, aux émotions qui éclosent au fil de la lecture, elle donne en somme son objet à sentir, comme à comprendre. Elle est, comme le note Annie Ernaux, vecteur de désir. Cette prépondérance du sentiment se situe également à la base de la conception de la communauté. Celle-ci relève de l’affect, de la « force », ainsi que le rappelle Rémi Astruc.

La Communauté est ainsi cette force, par définition immatérielle, qui même quand elle « est là » (c’est-à-dire active) n’existe pas en tant que telle, mais est seulement repérable à l’attraction et à la réponse qu’elle suscite, dont au « sentiment de la Communauté » qu’elle engendre.[7]

On remarque cependant qu’une certaine tendance se fait jour dans les exemples littéraires mentionnés qui semblent se rejoindre dans une certaine nostalgie de la communauté : soit qu’il s’agisse de recréer ce qui a été rompu, de renouer avec une perte, ou tout bonnement de courir après l’impossible. Or une fois la connivence établie entre la littérature comme foyer d’affects et la communauté comme « sentiment », il paraît légitime à l’inverse d’interroger la possibilité, pour les œuvres, de réfléchir de manière active la constitution des communs, de transmettre aux lecteurs l’enthousiasme de la construction du lien à autrui, l’envie d’amorcer un effort de composition. En somme, l’hypothèse que je souhaite esquisser ici est celle des conditions et des formes d’affiliation de la littérature à une « économie libidinale » de la communauté[8]. Autrement dit, un questionnement portant sur l’agir collectif qui emprunterait à l’art, aux sensations et au désir, ses principales composantes. C’est donc à l’ouverture d’un champ lié tant au désir qu’à la pensée de la communauté que mon propos entend s’atteler, via l’examen du genre particulier qu’est la science fiction.

 

  1. La science-fiction : une optique de la communauté

 Une large part de la production dite « populaire » reste boudée par les analyses sérieuses, malgré les promesses herméneutiques qu’elle recèle. À quelques exceptions près, il en est encore ainsi de la science-fiction en France.[9] Le genre SF se montre pourtant particulièrement prolixe en créations de communautés, en réflexion éthiques et politiques sur la valeur du lien social. Le théoricien de la littérature Marc Angenot promouvait d’ailleurs cette inclination au questionnement du collectif au statut de critère de définition du genre.

La spécificité de la SF en tant que genre de la fiction réside dans le fait qu’elle utilise ses personnages pour la representation imaginaire d’une destinée collective, d’une fiction de communauté dans son ensemble.[10]

Les outils narratifs propres à la science-fiction s’avèrent en effet particulièrement aptes à alimenter la pensée sociale, en premier lieu, au moyen de ce qui porte le nom de conjecture narrative. La méthode n’est pas neuve : elle consiste à élaborer une trame fictionnelle cohérente fondée sur un exercice d’extrapolation, d’étirement, de distorsion à partir d’un ou de plusieurs éléments propres au monde du lecteur. Ainsi existe-t-il de multiples possibilités de développement conjectural : techno-scientifiques (fondée sur une invention, sur une découverte technique) socio-politiques (liée à une modification soudaine de la structure sociale) viatiques (relatif à un moyen de transport spécifique). Ainsi, le domaine de la science-fiction est bien « l’hypothèse, l’étude : non de ce qui est, mais de ce qui pourrait être. C’est la littérature du « Si » […] » remarque Jacques Van Herp.[11] Les codes narratifs de la science-fiction inaugurent ainsi un regard « autre » sur le monde.[12] Comme le souligne Darko Suvin, l’un des premiers théoriciens à s’être penché sur le sujet, l’intérêt de la SF réside dans la production et l’acquisition d’un savoir. Le chercheur canadien définit ce registre de création « comme la littérature de la connaissance distanciée ».[13] L’exercice ne confine cependant pas à une divination et ne peut être associé à une ambition prophétique. La science-fiction ne parle pas du futur, elle s’adresse au présent du lecteur, comme le précise encore Marc Atallah, auteur de L’art de la science-fiction :

En l’occurrence, l’acte de déformer notre monde [qu’opère la science-fiction] sert à mettre en évidence certaines de ses composantes, de ses défauts et de ses paradoxes en regard de la vie humaine (ce que nous percevons de notre visage dans un miroir grossissant ne se voit pas dans un miroir normal). On comprend alors mieux pourquoi cette mise en évidence n’est jamais orientée vers l’avenir mais toujours vers le présent : elle se dirige en effet vers celui qui se mire dans l’image déformée, c’est-à-dire le lecteur ou le spectateur.[14]

Il est ainsi possible de se représenter la structure narrative ou le cadre formel qu’aménage la SF vis-à-vis du monde du lecteur à la façon d’un dispositif cognitif. Le texte littéraire de science-fiction apparaît comme un cadre « technologique » de production de connaissance (faisant usage d’une certaine technique intellectuelle et littéraire : la conjecture, visant à créer un savoir : « logos »). Un tel dispositif fonctionne à la façon d’un prisme qui, à partir d’un problème contemporain, présente à la conscience du lecteur une vision alternative.

La dimension cognitive à laquelle ce dernier a alors accès ne reste pas purement passive. La science-fiction est incitative ou performative, comme le souligne D. Suvin : elle enjoint le lecteur à une exploration des possibilités de connaissance mises en avant par les textes, et dynamise son rapport au monde.

Ici, [la connaissance ou la cognition] n’implique pas seulement un reflet de la réalité, mais aussi une réflexion sur la réalité. C’est un procedé créateur tendant à une transformation dynamique, plutôt qu’un simple reflet de I’environnement de I’auteur. Cette méthode typique de la science-fiction – de Lucien en passant par More, Rabelais, Cyrano, Swift jusqu’à Wells, London, Zamiatine et aux plus recents auteurs – est d’essence critique, souvent satirique: dans les cas les plus significatifs, elle combine les ressources de la raison et le doute méthodique.[15]

Ainsi dépeint, le fonctionnement de la science-fiction me semble s’inscrire de manière particulièrement stimulante parmi les approches critiques de la communauté. Les textes du genre figurent autant de laboratoires pour les pratiques sociales et éthiques actuelles. Ils permettent de réfléchir les dilemmes relatifs aux préceptes adoptés par telle ou telle configuration collective. Chaque œuvre de science-fiction incarne donc un mode d’expérimentation du présent, ouvrant à la conscientisation de ses enjeux par le lecteur, et peut-être, à sa transformation.

De nombreux auteurs français exploitent cette vertu littéraire roborative. Dans sa « Trilogie climatique », récemment rééditée, Jean-Marc Ligny[16] use de la conjecture pour mettre à l’épreuve les capacités adaptives de la société confrontée à un bouleversement écologique mondial. D’AquaTM à Semences l’auteur nous donne à lire les péripéties de protagonistes exposés à la violence du capitalisme libéral et, conséquence directe, au déchaînement des forces naturelles. La nécessité de s’unir pour survivre, de migrer, combattre et coopérer pour perdurer, apparaît autant dans les récits comme noeud éthique fondamental que comme l’articulation narrative qui donne à la trame son épaisseur et sa valeur. À l’heure où des centaines de milliers d’hommes et de femmes fuient un Moyen Orient dévasté en quête de paix, le lien d’une telle littérature à l’actualité se fait plus vif et plus éclairant.

Joël Houssin quant à lui interroge dans ses œuvres le devenir sécuritaire de nos sociétés de contrôle. Dans Argentine,[17] entre autres romans, il envisage la déportation et l’abandon de centaines de citoyens dissidents en plein désert, reclus dans un espace carcéral à ciel ouvert. Au sein de cette société clanique et sanguinaire une famille de rebelles endurcis doit choisir entre la défense farouche du lien qui les unit et l’abandon de leur dernière bribe de dignité à la barbarie et à la l’anarchie qui sévissent dans la prison.

Enfin, dans Les Derniers hommes de Pierre Bordage[18], la mise en récit du lien communautaire endosse la fonction de refondation, de seuil et de socle mythologique de notre rapport à autrui. Ses personnages, quêteurs, chercheurs d’eau, tribus nomades, y incarnent tout autant des blocs d’émotions que des briques sémantiques appelées à construire un récit collectif. Sanctuaire de sens dans notre relation au monde, le mythe apparaît sous la plume de l’auteur comme une ultime forme de salut susceptible de fournir un avenir à l’humanité postmoderne en déroute.

Ces exemples participent de ce que nous pourrions nommer une optique de la communauté, par la fiction. Chacun d’entre eux construit une percée analytique sur la problématique du commun en grossissant certains traits, en faisant saillir certains dilemmes relatifs à la construction du lien social, pour mieux travailler leurs résolutions éventuelles. Sous cet angle, l’apport « cognitif » appelle le « curatif ».

  1. Alain Damasio : politique et poétique

Peu d’auteurs de science-fiction contemporains ont su tirer profit des rapports entre littérature de science-fiction et expérimentation communautaire avec autant de force qu’Alain Damasio, dans La Horde du Contrevent.[19] L’abord de son œuvre permet par ailleurs de franchir un pas, me semble-t-il décisif, dans notre tentative de penser la communauté au prisme de la science-fiction. Le récit de La Horde relate le périple de 23 protagonistes, lesdits « hordiers », à travers un monde constamment balayé et façonné par le vent. Depuis 33 générations, les habitants d’« Extrême-Aval » voient la Horde échouer à rejoindre l’ « Extrême-Amont », où, soi-disant, le mystère de l’origine du vent serait enfin élucidé. Le roman nous propose de suivre la dernière trace, 34ème du nom, ultime essai de cette entreprise sisyphéenne et métaphysique. Lancés dans leur quête, les hordiers n’ont qu’un défi : « contrer », c’est-à-dire se frayer un chemin au milieu des souffles, à la force du corps.

La puissance du texte tient en particulier aux stratégies poétiques et narratives échafaudées par l’auteur pour transcrire l’expérience de la construction sociale. La communauté imprègne le récit, tant au niveau de l’intrigue que dans sa constitution formelle. La relation qui unit les protagonistes confine à une forme d’agôn grec, tout autant articulée par la lutte de chacun pour sa propre survie face aux souffles que par la construction d’un effort et l’accomplissement commun d’un but qui les dépasse, et de fait, les ennoblit. Damasio choisit par ailleurs de représenter le vent, dont la violence indomptable confère au roman sa teneur épique, sous la forme de signes typographiques, ceux-là mêmes qui composent le texte. La succession et l’espacement de virgules, d’apostrophes et de parenthèses simulent ainsi le rythme de la houle et inscrivent sur la page l’indicibilité de l’air. Damasio procède à une mise en lumière du geste dont procède l’écriture. Le texte apparaît ainsi sous l’aspect d’un flux (de pensée). Il rend sensible à la lecture l’analogie entre le phénomène du vent et la création textuelle. « Supprimez tous les mots d’une phrase et ne conservez que la ponctuation, et vous sentez visuellement un rythme qui est celui de la syntaxe, tout simplement. La partition d’une phrase ne fait qu’un avec sa ponctuation. »[20] Mélodie de signes donc, le matériau éolien est à même d’être décodé. Telle est la tâche du scribe qui consigne dans ses « carnets de contre » les courants rencontrés dans cette drôle de guerre menée contre les éléments, inéluctablement vainqueurs.

) Du sac, je sors le carnet de contre et le pose sur mes genoux. Je plisse les feuilles fines jusqu’à la page d’hier et j’ouvre. Je sens la peau de Coriolis contre mon épaule nue.

“ˆ  :  “ˆ“ˆ“ˆ… ! º …   ;    (…)  ‘ˆ  “ˆ!   !!º !! o !!!!…. ! – ! ? O O O

– C’est le furvent !

– Oui, avec tous ces points d’exclamation, difficile de le rater… Retenez au passage comment on note la vague : « ! – ! » suivi de la contre-vague « ? » et des vortex « O »[21]

L’extrait ci-dessus illustre la valeur didactique que l’activité de transcription, issue du vécu du scribe, revêt dans le roman. Ce dépouillement de la matière textuelle ne joue pas seulement un rôle ornemental. Il dit une forme de combat, un mode de vie en lutte, de même qu’un savoir, une tactique d’adéquation et de mûrissement du soi au sein d’un milieu. C’est à l’appréciation d’une expérience d’être-au-monde, et de même, d’un mode d’être-ensemble (le vent ayant pour fonction de lier les individus, jusqu’à les façonner, dans le récit) que nous invite l’œuvre de Damasio.

L’acte de lecture, dans ce cas précis, porte adéquatement son nom. En plongeant dans l’intrigue, en parcourant et décryptant les signes qui construisent la narration, le lecteur se voit contraint à un processus de confrontation et de décodage identique à celui du scribe, vis-à-vis du vent. Les éléments sémiotiques qui tout autant scandent le récit et transcrivent les souffles enjoignent tout récepteur du texte à un effort herméneutique. La reconfiguration du sens apparaît analogue, au fur et à mesure que l’on avance dans le roman, à la progression des hordiers vers l’accomplissement de leur but. La lecture se présente sous les traits du « contre », cheminement initiatique vers une vérité originaire et salvatrice. La pagination du roman suit d’ailleurs un ordre chronologique inversé, de 700 (dans l’édition Gallimard) à 0. Les méthodes poétiques mises en œuvre par l’auteur nous permettent d’appréhender la construction du lien social, non comme exercice mimétique pur, mais dans toute sa concrétude, au moyen de la « langue du vent » évoquée. Dans La Horde, lecture, pratique de « contre » et construction du lien, ne font qu’un.

Une telle expérience littéraire conduit à envisager la communauté comme forme esthétique globale, débordant les frontières du texte imprimé pour investir l’espace du vivant. Cette transgression des limites de la page relève alors non plus simplement de la création poétique, mais de la réflexion politique. Damasio ne conçoit pas son travail d’écriture en dehors de la sphère de l’agir collectif.

À une époque où la mass-médiatisation des signes et des valeurs est si intense qu’elle génère des « copies qu’on forme », des personnalités patchwork, formant une « peinture bariolée de tout ce qui a jamais été cru » comme dit Nietzsche [dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Du pays de la civilisation »], pouvoir s’abstraire de ces répétitions, de la reprise du déjà-fait, déjà-vu, déjà-lu est en soi un acte politique fort.[22]

La vivacité inhérente à l’œuvre damasienne témoigne, au travers de ce passage, d’une préoccupation double. Elle atteste une volonté de singularisation, découle de la recherche d’un rapport authentique de soi à l’art littéraire ; elle procède, ensuite d’une nécessité de combat contre la normalisation des formes esthétiques, en faveur d’une diversification, d’une amplification des façons d’appréhender le monde et d’être en commun. Le travail de l’imaginaire, en ce sens, constitue bien une « bataille »,[23] au cœur de laquelle les écrivains jouent le rôle de stratèges comme de guerriers. Dans un essai récemment paru intitulé Le Dehors de toute chose, Damasio insiste sur l’engagement auquel souscrit l’auteur de SF: « L’écrivain de science-fiction, s’il fait son taf, est celui qui doit porter ces imaginaires [non normés, émancipatoires] vers le vivant. Qui doit sans cesse offrir du possible au réel. » [24]

         conclusion : Ecrire et lire le lien, une érotique

J’ai suggéré en préambule d’envisager l’art littéraire sous un angle essentiellement affectif. L’éthique de création illustrée par Alain Damasio prouve qu’il est possible d’envisager la modélisation de ces affects par le biais des stratégies de narration sous l’angle d’une activité politique. On retrouve ici la question initiale, celle de la production d’un désir d’être-ensemble. De par les possibilités prospectives que procure la science-fiction, en vertu de la « distanciation cognitive », du regard ou de l’optique qu’elles aménagent sur la question de la communauté, il est possible d’ouvrir l’étude des œuvres qui s’y affilient à une économie libidinale de la communauté. Un tel terrain demande qu’on y avance avec précaution. Il n’est pas question de franchir abruptement le pas qui sépare la fiction du réel. On peut affirmer néanmoins que la lecture de ces récits, en terme d’expérience empathique, de travail émotionnel, aménage un espace de lutte contre la démoralisation susceptible de court-circuiter l’investissement citoyen. Car c’est bien par attristement, par amenuisement des volontés individuelles, par la sape ou la manipulation de l’envie, qu’opèrent aujourd’hui les gouvernementalités liberticides. Damasio prend soin de rappeler, dans la ligne de Deleuze et de Spinoza, l’importance de ce « tournant affectif » des rationalités politiques.

Spinoza, il faudrait scander ad vitam son coup de génie : avoir senti que les pouvoirs n’ont qu’une seule véritable force et fonction, celle d’attrister. Le pouvoir nous attriste, et ne peut obtenir de nous la servitude volontaire grâce à laquelle il nous soumet que par cette tristesse fabriquée qui est le véritable art de gouverner. La crise, le chômage, les faits divers flippants, la guerre à nos portes, les boulots routiniers, l’angoisse de le perdre… [25]

La vertu de ce passage consiste à signifier que cet amenuisement de nos possibilité d’action appartient à la croyance. Les raisons en sont illusoires, factices, fabriquées, justement. Leur déconstruction relève peut-être de ce « désencrassement de l’esprit » que Darko Suvin considérait comme la vertu principale de la distanciation cognitive. Si nous vivons une « guerre esthétique », comme le croit Stiegler, c’est sur le champ de la volonté critique que se mène la bataille. En ce sens, l’écriture et la lecture de textes de SF participeraient au renouvellement de la motivation passionnelle et intellectuelle à l’égard de l’agir collectif, de même qu’à un exercice modulatoire des formes imaginaires qui habitent le social. Véhicules sensoriels et moteurs de désir, les œuvres de SF prennent part à un nouvel horizon de la communauté, celui de l’érotique.[26] Une telle perspective présente par ailleurs —et c’est une manière de revenir à la remarque d’Annie Ernaux mentionnée en incipit, l’intérêt non négligeable d’offrir aux désirs des communautés une alternative aux hypermarchés.

Plusieurs domaines d’investigation se font jour, à l’aune de cette mise en rapport du libidinal et de l’art (narratif) de la communauté. Au regard de la littérature, quelles interrogations particulières les diverses formes sociales élaborées dans les œuvres permettent-elles encore de réfléchir ? A l’instar de La Horde du Contrevent , quelles autres expériences d’être-ensemble la SF propose-t-elle, et quel(s) rapport(s) au monde ces expériences offrent-elles ? En ce sens, l’étude stylistique ou linguistique des récits de science-fiction pourrait s’avérer féconde. Au niveau sociologique également, comment les rituels et coutumes collectives (cosplay, jeux de rôle, fan fictions…), relatifs aux univers SF ou non, teintent-ils ou transforment-ils notre relation aux autres ? En termes philosophiques, comment définir ontologiquement cet état intermédiaire où l’esprit s’immerge dans le simulacre d’un rapport à l’autre, s’exerce à une configuration politique illusoire et néanmoins sous-tendue par des problématiques appartenant au présent de la lecture ?

Ces quelques pistes n’ont d’autre ambition, arrivé au terme de mon propos, que d’inviter à les poursuivre. Les liens sociaux que travaillent les œuvres de SF ne renvoient nullement à une perspective close, à une prophétie indépassable. Au contraire, chacune de ces fictions inaugure une étendue de questionnement vers laquelle, hordiers aventureux, les penseurs du commun sont invités à cheminer.

 

Bibliographie :

  1. Fictions : 
  • Pierre Bordage, Les Derniers hommes, Paris, J’ai lu, 2005
  • Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Paris, Gallimard, 2015[2004]
  • Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Paris, Seuil, 2014.
  • Joël Houssin, Argentine, Paris, Gallimard, 2016[1989]
  • Marie-Hélène Lafon, Les Derniers indiens, Paris, Buchet-Chastel, 2008
  • Jean-Marc Ligny, « Trilogie climatique » : AquaTM (Paris, Gallimard, 2015[2006]) ; Exodes (Paris, Gallimard, 2016[2012], Semences (Nantes, L’Atalante, 2015)
  1. Etudes et entretiens 
  • Marc Angenot, Les Dehors de la littérature, Paris, Champion, 2013
  • Rémi Astruc, « À quoi reconnaît-on une communauté quand on en croise une ? », La Communauté revisitée / Community Redux, Paris, RKI Press, coll. « CCC », 2015
  • Rémi Astruc, Nous ? L’aspiration à la communauté et les arts, Paris, RKI Presse, 2015
  • Marc Atallah, L’art de la science-fiction, Chambéry, ActuSF et Yverdon-les-bains, 2015
  • Jean-Damien Bastid, « Entretien avec Alain Damasio, à propos de son roman La Horde du Contrevent », 2004 (en ligne) : http://www.lahordeducontrevent.org/InterviewAlain.pdf (consulté le 31.10.2016)
  • Alain Damasio, Le Dehors de toute chose, Paris, La Volte, 2015
  • Alain Damasio, « La bataille des imaginaires », entretien mené par Maja Neskovic, Hors-série, Aux Sources, Paris, 2015 (en ligne) : http://www.hors-serie.net/Aux-Sources/2016-01-09/La-bataille-de-l-imaginaire-id126 (consulté le 07.11.2016))
  • PAT [pseudonyme] (sans date), « Alain Damasio – Rien ne vaut que ce qui s’obtient par le combat », http://www.cafardcosmique.com/Alain-DAMASIO-Rien-ne-vaut-que-ce, (consulté le 28.10.2016, je souligne)
  • Pierre Dardot, Christian Laval, Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.
  • Roberto Esposito, Origine et destin de la communauté, Paris, PUF, 2000.
  • Jacques Van Herp, Panorama de la science-fiction : les thèmes, les genres, les écoles, les auteurs. Bruxelles, Claude Lefrancq, 1996
  • Bruno Latour, « Il n’y a pas de monde commun : il faut le composer » dans Multitudes 45, été 2011 (en ligne) : http://www.multitudes.net/il-n-y-a-pas-de-monde-commun-il/ (consulté le 31.10.16)
  • Bernard Stiegler, Ars Industrialis, Réenchanter le monde : la valeur esprit contre le populisme industriel, Paris, Champs Flammarion, 2008.
  • Stéphane Martin, Colin Pahlisch, La Croisée des souffles. La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, Lausanne, Archipel, coll. « Essais », 2013.
  • Bernard Stiegler, À quoi sert l’art ?08.2011 (en ligne) : https://www.youtube.com/watch?v=XPKS_ra1gto (consulté le 07.11.2016)
  • Darko Suvin, Pour une poétique de la science-fiction, Montréal, Presses Universitaires du Québec, 1977.
  • Mathilde Zbaeren, Des mondes possibles, des romans de Jérôme Ferrari, Lausanne, Archipel, coll. « Essais », 2017 (à paraître)

 Notes :

[1] Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Paris, Seuil, 2014, p. 67

[2] Pierre Dardot, Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.

[3] Extensions que constitue par exemple le récent ouvrage de Rémi Astruc : Nous ? L’aspiration à la communauté et les arts, Paris, RKI Press, 2015

[4] Marie-Hélène Lafon (re)trace, dans Les Derniers indiens,[4] la frontière qui sépare les communautés issues de la campagne française et la société croissante et anonyme des métropoles. L’auteure donne à lire l’angoisse et l’isolement de ceux que l’enthousiasme et la croissance socio-économique des années 70 a abandonné dans les sillons du progrès, ligottés à leurs coutumes centenaires. Dans un autre registre, François Bon dépeint, De Sortie d’usine, à Daewoo,[4] le désarroi des travailleurs, la désintégration des rapports entre camarades d’usine, maillons de la chaine productrice désolidarisés par la course au profit. Il s’agit de dire ces destinées éclatées, pour mieux les reconstruire. Chez Pierre Bergounioux, l’acte de ravaudage s’effectue entre modernité et tradition. Dans Miette,[4] l’auteur met en scène sur plusieurs générations une famille fissurée par les non-dits, écartelée par une incapacité ancestrale et atavique à communiquer. De multiples études seraient également à mener en ce sens chez Jérôme Ferrari. Pour une approche plus précise et inspirante de cet auteur, je renvoie ici au travail lumineux de Mathilde Zbaeren sur les « mondes possibles » que dessine son œuvre (en bibliographie).

[5] Roberto Esposito, Communitas. Origine et destin de la communauté, Paris, PUF, 2000, p. 18

[6] Bruno Latour, « Il n’y a pas de monde commun : il faut le composer » dans Multitudes 45, été 2011 (en ligne) : http://www.multitudes.net/il-n-y-a-pas-de-monde-commun-il/ (consulté le 31.10.16)

[7] Rémi Astruc, « À quoi reconnaît-on une communauté quand on en croise une ? », La Communauté revisitée / Community Redux, Paris, RKI Press, coll. « CCC », 2015, p. 27

[8] Je puise cette expression chez le philosophe Bernard Stiegler qui, dans Réenchanter le monde fait de la participation à une telle économie l’un des enjeux nodaux de l’esthétique contemporaine Bernard Stiegler, Ars Industrialis, Réenchanter le monde : la valeur esprit contre le populisme industriel, Paris, Champs Flammarion, 2008

[9] Certains chercheurs français font cependant aujourd’hui de la science-fiction leur principal terrain d’investigation. Citons Natacha Vas-Deyres à Bordeaux (Université Bordeaux-Montaigne), et les membres du laboratoire CERLI (Centre d’Etudes et de Recherche sur les Littératures de l’Imaginaire) à Toulouse (Université Toulouse-le-Mirail).

[10] Marc Angenot, Les Dehors de la littérature, Paris, Champion, 2013, p. 241

[11] Jacques Van Herp, Panorama de la science-fiction : les thèmes, les genres, les écoles, les auteurs. Bruxelles, Claude Lefrancq, 1996, p. 41

[12] On aurait ainsi tort de considérer l’apport d’une telle littérature comme divertissement pur, quoiqu’un tel préjugé ait entaché l’histoire du genre depuis sa fondation à la fin des années 20.

[13] Darko Suvin, Pour une poétique de la science-fiction, Montréal, Presses Universitaires du Québec, 1977, p.12

[14] Marc Atallah, L’art de la science-fiction, Chambéry, ActuSF et Yverdon-les-bains, 2015, p. 40

[15] Darko Suvin, op., cit., p. 17 (je souligne)

[16] Elle comprend trois romans : AquaTM (Paris, Gallimard, 2015[2006]), Exodes (Paris, Gallimard, 2016[2012], Semences (Nantes, L’Atalante, 2015)

[17] Joël Houssin, Argentine, Paris, Gallimard, 2016[1989]

[18] Pierre Bordage, Les Derniers hommes, Paris, J’ai lu, 2005

[19] Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Paris, Gallimard, 2015[2004]

[20] Jean-Damien Bastid, « Entretien avec Alain Damasio, à propos de son roman La Horde du Contrevent », 2004 (en ligne) : http://www.lahordeducontrevent.org/InterviewAlain.pdf (consulté le 31.10.2016)

[21] Alain Damasio, op., cit., p. 633

[22] Alain Damasio, « Rien ne vaut que ce qui s’obtient par le combat », http://www.cafardcosmique.com/Alain-DAMASIO-Rien-ne-vaut-que-ce, (consulté le 28.10.2016, je souligne)

[23] Titre d’un entretien accordé par Damasio au magazine en ligne « Hors-série » en 2015 (Alain Damasio, « La bataille de l’imaginaire », entretien mené par Maja Neskovic, Hors-série, coll. Aux Sources, Paris, 2015 (en ligne) : http://www.hors-serie.net/Aux-Sources/2016-01-09/La-bataille-de-l-imaginaire-id126 (consulté le 07.11.2016))

[24] Alain Damasio, Le Dehors de toute chose, Paris, La Volte, 2015, p. 69

[25] Ibid., p. 65

[26] Bernard Stiegler affirmait par ailleurs : « L’esthétique, c’est d’abord l’érotique. Qu’est-ce que c’est qu’un tableau ? c’est une sublimation érotique. » (Bernard Stiegler, À quoi sert l’art ? 29.08.2011 (en ligne) : https://www.youtube.com/watch?v=XPKS_ra1gto (consulté le 07.11.2016))

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